Fiörgyn: Réflexions et légèretés

Car je ne suis ni tout à fait sérieux, ni tout à fait léger, ce blog est à mon image: avant tout un lieu de détente. Fiörgyn se dit [Fieurgoune], c'est d'origine Scandinave.

mercredi 12 août 2009

Dissension interne

J’avoue avoir ces derniers temps un certain mal à me situer.
En fait, non, ça fait déjà un bon moment.
Cela a commencé de manière très légère au lycée d’une ville huppée (je n’avais jamais entendu parler de classe préparatoire avant, contrairement à quasi tous mes camarades), puis en prépa, quoique, j’étais trop pris par mon objectif scolaire pour y réfléchir vraiment.
En fait, cela a commencé en école de commerce, même si l’insouciance des années étudiantes associée au fait que les gens que j’y ai fréquenté étaient en majorité des gens qui me correspondaient ont un peu atténué cette impression.
Par contre, depuis mon entrée dans la vie active, je suis devenu un écartelé.

 J’avais déjà envie d’écrire sur ce sujet lorsque je suis devenu consultant. A l’époque, cela m’avait fait drôle de négocier un salaire qui était quasi équivalent à celui de mon père (qui avait 30 ans de carrière). Ce n’est que grâce à un ami que j’ai osé le faire, car j’avais demandé moins au début.
Cela m’avait fait drôle aussi de faire un métier que j’étais incapable d’expliquer à mes grand-parents, mes parents ne comprenant qu’en gros ce que je faisais.
Je travaillais rue Royale à Paris, en plein quartier chic. Je m’habillais en costume-cravatte tous les jours et je mangeais au restaurant tous les midis, je faisais des horaires bien loin des 35h (même s’ils étaient « honnêtes » pour la profession), ce qui me permettait tout juste d’attraper le dernier bus pour rentrer chez moi le soir.
Cela aurait passé encore, mais la morale toute relative de la société où je bossais m’a beaucoup gêné : elle facturait mes prestations à un prix exhorbitant (1000-1500€ la journée, ce qui reste « tout à fait correct » pour la profession) et je devais mentir sur mon CV pour décrocher ces missions auprès des clients. Si je rajoute que celles-ci étaient peu intéressantes, vous comprendrez que je ne m’y voyais pas y travailler longtemps. Pourtant, c’est un peu le graal de tout jeune étudiant sorti fraichement de l’école.

 J’ai alors compris l’écart avec les gens de ma promo qui n’avaient majoritairement aucun de ces problèmes, que soit en terme de scrupules, d’aspiration et d’habitus ! Pour eux, rien de plus normal que de participer à ce système sans s’interroger. A 25-26 ans, les voilà déjà plein d’assurance et de morgue.

 Je pensais que cela changerait avec ma nouvelle boite, issue en partie du secteur public. Je croyais y trouver des gens plus normaux, en tout cas, plus en phase avec mon mode de pensée. Que nenni.
Avec le recul, je me rends compte que 90% de mes collègues ont le même « profil » que moi : classe préparatoire - école de commerce.
Sauf que..
On ne peut pas vraiment discuter. Ou plutôt je m’abstiens souvent, préférant observer.
Parlons boulot par exemple : ils cherchent tous à monter, monter, monter, ou à avoir des discours du style « moi, je vais pas rester ici éternellement » alors qu’ils viennent d’arriver, à critiquer les syndicats dès qu’ils nous filent un papier, à critiquer les fonctionnaires, les gens qui se suicident (« tu sais, rapporté à l’effectif total, c’est pas grand-chose ») etc etc. On en arrive à des cas comme ma voisine, qui affiche le nouvel organigramme du « top management board » dès qu’il est remanié, ou qui met comme fond d’écran la station de ski préférée de n+2 pour s’y identifier..
Moi, je ne me sens pas aujourd’hui capable de manager une équipe. Quand je vois que ma n+1 est incapable de faire autre chose que de déléguer ou qui avoue « n’avoir pas le temps pour manager son équipe », cela me montre bien qu’être à ce poste ne signifie pas être fait pour. Cela ne veut pas dire que je ne veux pas monter, mais ce n’est pas mon objectif absolu, tout du moins aujourd’hui. Je cherche plutôt à apprendre, à monter en compétence dans un premier temps.
Parlons maintenant vacances avec les collègues : « oui, moi, je vais en WE en Tunisie, en Turquie, à Venise, à Barcelone, à Prague, et cet été, ça sera Malaisie, Japon, Tanzanie, Australie ».
Ça commence à faire cher le WE.. On se demande si c’est pour y aller ou pour pouvoir frimer. La perspective d’un WE à la campagne à aller voir la famille ou faire un WE calme douceur et volupté ne leur semble d’aucun intérêt si le cadre n’est pas accessible au minimum en 3h de TGV ou en avion. Ça me fait encore plus marrer quand ils vont dans ces contrées et qu’il ne savent rien des cultures qu’ils rencontrent (ce qui, pour des gens « cultivés » est un comble je trouve, enfin…).
Je passe les discussions sur le shopping (« je vais chez Dior, les Galeries, rue Royale, Lalique, sinon rien »), l’immobilier (« moi, je trouve que Bastille n’est pas assez central alors j’ai déménagé », « on vit à 2 dans un 70 m² dans le 15e, et on y étouffe tellement c’est petit ») ou les habitudes (« je ne lave pas mes vêtements à la machine, j’emmene tout au pressing », « On vit à deux certes, mais on a une femme de ménage, sinon, on a le temps de rien faire »)

Ce ne sont que de petits exemples symptomatiques du fait que je suis quand même en complet décalage avec eux.
Pourtant, nous avons plus ou moins le même salaire et le même parcours, mais une chose change fondamentalement : l’habitus.
J’ai le même bagage intellectuel qu’eux, et même parfois un bagage culturel plus important (je ne lis certes pas mes livres « in english » pour me la raconter, mais je m’intéresse à une foule de chose, je lis énormément, je découvre d’autres cultures et je me documente autrement que par la pensée unique et européo-centrée véhiculée par nos journaux occidentaux), sauf que..
Je n’ai pas été éduqué de la même manière.
J’ai été éduqué dans un cadre plus simple, par deux parents fonctionnaires. J’ai passé quasi toutes mes vacances d’enfant chez mes grand-parents agriculteurs ou fonctionnaire/couturière. Ils m’ont transmis une foule de chose, mais pas cette volonté de devenir cet animal parisien qui ne vit qu’en référence à un microcosme, au statut de cadre et à la vision du couple un peu particulière (= 2 personnes qui se détestent pas trop, avec une femme qui pondra des gosses mais les délèguera à une nounou à plein temps et un mari toujours au boulot).
Je pense que j’aurai été très heureux à faire un métier simple, manuel, même si c’est très difficile de finir les mois, de se battre contre ces petits chefs qui abusent de leurs pouvoirs (j’en ai connu). Oui, j’ai un fond « syndicaliste » même si j’ai jamais choisi un candidat se revendiquant de ce bord. Je l’ai vu en ayant été pompiste, hôte de caisse ou ouvrier agricole dans un silo. Le job était dur, le salaire maigre (il finançait mes sorties étudiantes), mais j’aimais bien. J’aimais retrouver des gens qui me semblaient plus accessibles, de qui je ne me méfiais pas. J’avais d’ailleurs une profonde empathie pour ces caissières qui font ce métier depuis 25 ans et qui en ont encore pour 15 ans.

Ma réussite dans les études m’a « obligé » à intégrer ce milieu, où je ne me sens pas à l’aise. Il m’arrive de m’interroger sur le bien-fondé de certaines choses dans mon boulot, dans nos habitudes, dans notre conceptions des choses (ex : pour moi, un vendeur, qui ramène le chiffre d’affaire, devrait être aussi bien payé qu’un marketeur fumeux qui travaille au groupe et qui n’a pas la pression du resultat).
Contrairement à mes collègues ou à leur discours, je ne m’imagine pas partir à l’étranger, même si parfois ça me tente.
Je ne m’imagine pas devenir ce que sont mes n+2 ou n+3 (des pantins qui font semblant de tout maitriser mais qui au final ne connaissent rien des sujets, passant leur temps à exploiter leurs sous-fiffres).
J’ai parfois peur de ce que j’observe par ailleurs: passé 40 ans, il n’y a plus personne autour de moi dans ma boite. Où sont donc passés ces personnes au nom du jeunisme ? Il reste pourtant 25 ans minimum à travailler.. J’ai l’impression d’être le seul à avoir ce type d’interrogation.

 Cependant, je ne peux revenir en arrière, car finalement, j’ai aussi pris l’habitude d’évoluer dans ce milieu, il y a certains bon côté et revenir en arrière signifierait forcément descendre socialement aux yeux des gens qui m’entourent. La situation actuelle de crise n’aide pas non plus à devenir téméraire. Et puis n’aurai-je pas une nostalgie de ma position précédente, de cet argent gagné à ne pas trimer pour un boulot physique ou en relation directe avec le client final (prof, vendeur, caissiere, plombier, gérant de magasin..), la sécurité d’un salaire qui tombe chaque mois ?

 Je suis donc partagé..
Partagé entre mes opinions parfois réactionnaires et ma compréhension de la logique sociale.. Par exemple de la nécessité des syndicats (même si leur mode de fonctionnement actuel et la récupération qui en est faite m’énervent)
Partagé par la valorisation de ma situation sociale (au sein de ma famille, je suis vu comme « l’intello », celui qui fait du marketing, qui est cadre et qui gagne bien sa vie) et le fait que je m’y sente peu à l’aise socialement (vision des choses différente + je n’ai pas un salaire aussi haut qu’on veut bien me le prêter)
Partagé par le fait qu’au final, j’ai l’impression que mon poste pourrait être supprimé sans que ma boite en souffre, d’être sur-payé pour ce que je fais en comparaison de certains métiers durs et le sentiment que c’est bien normal d’être payé aussi bien pour ce que je fais, de par mes études réussies, de leur coût à rembourser etc..
Partagé par mes aspirations (je veux du temps pour moi, pour elle, pour mes amis, voir grandir mes enfants si j’en ai) et la voie que j’ai choisi (« plus d’argent contre moins de temps »)
Partagé entre un monde professionnel qui reflète mon « nouveau » milieu et une famille et une copine qui représente mon milieu d’origine.
Partagé entre mes visions (être passionné par mon boulot) et la réalité (je fais ce qu’on me demande, point)
Partagé entre mon ancrage à Paris (ami, famille, boulot, transports, magasins) et l’envie d’ailleurs (quitter le stress parisien, sa sur-cote immobilière qui te fait vivre dans un 40 m² pour 300 000€, sa pollution, touver une vraie qualité de vie)

 Je suis donc le cas typique de cette personne qui est en pleine ascension sociale, avec l’habitus de mes parents mêlé à mon apprentissage d’un nouveau milieu où je suis présent malgré moi.
Mes enfants seront sûrement plus à l’aise pour y évoluer, mais je ne sais pas si je leur souhaite. Car s’ils réussissent, ils vont devenir comme ça. Est-on vraiment heureux d’avoir vu ses enfants réussir leurs études, obtenir un bon poste et migrer à l’autre bout du monde pour leur job ?
Je n’en sais rien, c’est encore trop tôt.

Heureusement, j’ai une copine et des amis qui correspondent globalement à mon habitus. C’est arrivé « comme ça », mais finalement, c’est tout sauf un hasard.

Commentaires

Merci

Enfin un jeune, enfin plus jeune que moi comme je les aime. Tu me rassures un peu et ne me fais pas perdre espoir dans les jeunes générations. Eh, oui, je suis une vieille de plus de 45 ans , pas encore 50 qui dérange au boulot. Tu comprends 30 ans de boite , on est des vieux croulants pas capables d'évoluer juste bon à mettre dans un placard. je vois les portes s'approcher à vitesse grand V. A plus faut quand même bien mériter son salaire ..... Nanou

Posté par Nanou, mercredi 12 août 2009 à 13:48

pareil que toi.
moi je ne resterais pas.
il faut que je trouve un taf plus humain, un taf qui ne sert pas à rien, un taf de province quoi.
j'habite déjà dans le trou du cul de la RP, le village où la pharmacienne te connaît, mais ce n'est pas suffisant.
je profite d'être "bien payée" (moins que toi c'est sûr) pour faire des tableaux de bords que personne ne lit, mais ça ne durera pas.

Posté par Cracotte, mercredi 12 août 2009 à 14:22

il faut noter cependant que le soir, tu peux bouffer ton steak comme tu l'aimes et tripoter ta paire de nichons préférée. De temps en temps, tu piétines la gueule des mecs de l'équipe de rugby d'en face, et tu te fais piétiner la gueule aussi pour te rappeler qu'il est meilleur de donner que recevoir (surtout les coups de crampons).
Alors ca va.

Et un jour, tu n'arriveras plus à bander, tes gosses te traiteront de vieux cons, tu n'arriveras plus à courir 10 min sans avoir mal qq part. Et là, ce sera vraiment la déprime.

Mais bon, tu pourras toujours entrainer un nain de jardin de combat sur Internet, faire une collection de sudokus marrants et raconter des blagues crades à tes potes.
Alors ca ira.

Puis tu sera au chômage parce que tu seras considéré comme trop vieux. Tu ne comprendras plus à quoi servent les derniers gadgets technologiques. Tu auras mal à chaque mouvement que tu feras et tu devras prendre 5 médocs différents à chaque repas.

Mais tu auras des petits-enfants à qui tu pourras apprendre des saloperies pour faire chier leurs parents, tu seras sous viagra et tu voteras extrème droite pour "un type qui dit tout haut ce que tout le monde penses tout bas". Tu iras à l'église tout les dimanches et tu feras le tour du monde.
Alors ca ira encore.

...

Je crois qu'il faut que j'aille me coucher. Ou que je retourne en vacances. Ou que je retrouve mon flacon de prozac. Ou une corde...

Posté par Petit et Mechant, mercredi 12 août 2009 à 22:38

Arrête de te poser des questions, tu es du bon côté de la barrière, profites en tout en gardant les pieds sur terre

Posté par Goldenyears, dimanche 16 août 2009 à 20:58

Je trouve ce "malaise" très sain, ça te permet de garder les pieds sur terre et une vision très claire et saine de ta situation sociale.
Après libre à toi d'envoyer tes enfants travailler l'été pour leur apprendre la valeur des choses et surtout de l'argent. Avoir travaillé les étés pour financer ma voiture/mes études m'a frustré sur le moment mais maintenant je pense que c'était une très bonne chose, et je n'ai pas beaucoup de recul.
En milieu rural on sent moins ce problème de "fracture sociale" milieu modeste/aisé. Maintenant Chéri est chef d'entreprise et on est financièrement à l'aise, et ça ne change rien chez nous (à part qu'on est invité à des vernissages d'expo et autres conneries) Est ce dû à son métier manuel? Sûrement.
Tant que tu ne te sens pas trop en décalage avec un de tes monde, ça ira. Mais c'est sûr que tes enfants vont se prendre ce décalage en pleine face si tu restes en région parisienne.
Reste plus qu'à deménager ;-p

Posté par mejolieschoses, vendredi 21 août 2009 à 14:56

...oui de temps en temps je me souviens que j'avais un blog par ici...
Je comprends que tu te sentes pas bien dans ton boulot, j'ai changé par trois fois en deux ans pour trouver ce qui me convenait. Sans parler de changer complètement de voie, déjà en cherchant d'autres boîtes , peut-être tu trouveras des équipes dans lesquelles tu te sentiras beaucoup mieux, je suis sûre que ça doit exister!

Posté par Mcomme, samedi 3 octobre 2009 à 14:34

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