Ce WE, je me suis rendu à un baptême. J’étais le parrain de la fille d’un ami de 14 ans. Cette amitié remonte à l’époque ou j'étais en classe préparatoire. Au détour d'une conversation, nous avions découvert que nous étions originaire du même coin en Champagne. Autre coïncidence, sa sœur (-M-) avait été dans la même classe que mon frère en quatrième.
Cette sœur était vraiment sympa, et j'avoue qu'à force d'aller chez cet ami, je lui portais de plus en plus d'intérêt.
Comment lui faire comprendre ? Ce n'était pas facile, puisqu'à chaque fois que je la voyais, son frère était avec nous.
Je n'avais pas de téléphone portable, impossible d'avoir son mail (si elle en avait un d'ailleurs), j'avais alors pensé à déposer une lettre dans sa chambre, je l'ai même rédigée puis me suis ravisé: et si elle le prenait mal ? Et si elle disait non ? Comment réagirait son frère ?
Quelques temps, j'apprends qu'elle a un copain, sans savoir si c'était sérieux. J’étais déçu et j’ai renoncé.
Un an après, je passais mes concours dans un lycée qui se trouvait être le lycée de –M-. Ce fut l'occasion de manger ensemble le midi : des pauses fort sympathiques au milieu de ces épreuves, cela me permettait de m’évader et la compagnie était charmante, mais rien de plus. Ma tête était aux concours et je ne devais absolument pas les rater (c’était ma 2e et ultime tentative)
Je l'ai revu une fois en 2006 en coup de vent (elle quasi mariée, tandis que j'étais en couple depuis peu et je m'apprêtais à partir quelques mois à Berlin), un soir rapidement en 2008 (elle avec un enfant, moi qui emménageais avec Sireli – je me souviens avoir demandé son numéro à mon pote, pour je ne sais quelle raison d'ailleurs, mais il a oublié de me le passer) et enfin en 2013, à l’anniversaire de notre future filleule (elle enceinte de son 3e enfant, moi père depuis 10 mois).
C'est là que j'ai su que -M- et moi serions parrain et marraine de la même filleule. Je trouvais cela amusant que nous soyons réunis de la sorte. En effet, c'est la 3e enfant de mon pote, -M- aurait donc pu être marraine bien avant.


Au cours de ce baptême donc, plus précisément lors du repas suivant la cérémonie, la mère  de -M- me présente à son nouveau mari (elle a divorcé d'avec le père de -M-). Elle se souvenait parfaitement de moi, je ne l'avais pourtant vu que quelques fois en 2001/2002. La première fois, c’était lors d’un épisode particulier puisque mon pote apprenait qu'il était admissible à toutes les écoles de commerce du concours que nous venions de passer, tandis que j'apprenais mon échec à toutes ces écoles. Elle avait trouvé admirable ma réaction: son fils sautait partout de joie et j'étais content pour lui, plutôt que de m'apitoyer sur mon sort ou partir. Elle mettait donc en avant ma gentillesse, mais aussi ma volonté, mon abnégation de l'époque (j'ai réussi l'année suivante).
Et puis d'un coup, elle lâche une petite bombe:
"je t'ai toujours trouvé très bien, -M- aussi d'ailleurs, elle aurait bien voulu que vous soyez ensemble, mais ça ne s'est pas fait, c'est vraiment dommage, car ça m'aurait bien plu !"

Ce genre de bombe est sournoise, car elle n'explose pas immédiatement: j'ai enchaîné assez facilement dans la conversation, mais c'est après que j'ai accusé le coup, quand la bombe s’est fragmentée en de multiples morceaux.
J'y ai repensé toute l'après-midi qui a suivi, d'autant plus que -M- était là. J'ai repensé à beaucoup de choses, revu les événements sous un nouvel angle. Ça s'est bousculé dans ma tête, c’était très étrange, j’avais de nouveau 19/20 ans, j’ai ressenti les émotions que j’avais à l’époque, puis celles d’aujourd’hui, tout ça a formé un maelstrom difficile à contenir.
Cette petite remarque m’a fait réfléchir et surtout a eu beaucoup d'échos, sur plusieurs plans:

J'ai pris conscience de ce à quoi tenait notre existence. Pour chaque situation, une multitude de choix aux conséquences très diverses. Cela me fait penser au film "le battement d'ailes du papillon" (Audrey Tautou ). Bien entendu, j'ai pleinement conscience que chacune de mes décisions ont eu des conséquences parfois nettes, parfois plus floues, mais elles ont déterminé ma position, tant d'un point de vue privé que professionnel. La plupart de ces choix étaient conscients justement: je savais quelles conséquences elles auraient. Ce qui m'a pris au dépourvu ici, c'est que c'est arrivé sans que je le décide vraiment. Cela aurait pu marcher, il aurait suffi de très peu: une lettre, ou peut être un regard, l’un qui ose plus que l’autre, que sais-je.
Cette histoire de lettre manquée me fait d’ailleurs penser à un autre film: "Manon des sources" et la lettre qui n'est jamais arrivée, avec les conséquences que l'on sait. En tout cas, on ne se rend pas compte à quel point tout aurait pu être différent, ça m'a vraiment fait prendre du recul sur ma situation actuelle et de toutes ces orientations qui m'ont amené à ce que je suis.

Le deuxième choc, c'est de se repasser ces 13 dernières années, et d'imaginer cette réalité parallèle.
J'aurais vécu très différemment ma vie en école de commerce, je me serais peut être posé moins de questions existentielles entre 2002 et 2005 (une période bien troublée sentimentalement, avec beaucoup de questionnements ou des rateaux mémorables) tout en ayant peut-être l’impression de ne pas vivre pleinement ma vie d’école (être en couple en école, c'est passer à côté de la drague en soirée par ex). J'aurais peut-être des amis bien différents (une copine peut éloigner des amis par ex).
Je pense également que j'aurais choisi d'autres stages (car d’autres opportunités via les beaux-parents ?) et donc peut être un travail différent aujourd'hui. Enfin, il n'y a à peu près aucune chance pour que j'habite là ou je suis actuellement, tant ce lieu a été choisi à deux. La seule manière de s’imaginer le point d’arrivée, c’est cette photo où nous posons tous les 2 -M- et moi, avec notre filleule, comme un clin d'oeil.

L'autre questionnement (et lié au précédent) est forcément : « ai-je fait le bon "choix" ? » (on est d'accord que ce n'en était pas un au final)
Je ne m'étais jamais posé la question tant le couple avec sireli est une évidence. Et puis surtout, aucune des copines que j'ai eu avant ne m'avait semblé judicieuse pour une aventure à long terme (même si evidemment à l'époque, j'étais persuadé du contraire). -M-, c'est différent dans le sens où je sens que ça aurait pu marcher également. Pas forcément en mieux, mais je sens que ça aurait été possible.
Bref, ça ne répond pas à la question du bon choix. C'est dur de répondre en fait. Ce que je peux à coup sûr étudier, c'est ce que m'a apporté ma relation avec Sireli.
Outre la stabilité, la confiance et l'évidence après des turbulences, c'est d'abord la découverte d'autres cultures et donc une ouverture que je n'avais pas forcément (il m’a fallu quelques mois d’ailleurs). Surtout, volontairement ou non, elle a réveillé ou développé des aspects de ma personnalité qui étaient enfouis: la curiosité, une soif de découverte, une ouverture à un autre milieu (qui est en fait le mien, mais que j’étais en train de quitter en ne fréquentant que des « sup de co »), du recul sur ma famille également (pour le meilleur et le pire), mon style vestimentaire (j'ai abandonné les pulls jaunes une taille trop grand ^^), la cuisine (je ne savais même pas faire des pâtes bolognaises quand on s'est connus). Rien que de ce point de vue-là, j’ai tout gagné et la réponse est évidente.

Enfin, pour conclure, peut être que ça n'aurait mené nulle part, que ça n'aurait pas duré, voire on ne se serait pas mis ensemble. J'ai traversé comme je le disais quelques mauvais moments dans les années qui ont suivi cette possibilité (que je ne connaissais pas). J'aurais pu les éviter, mais elles m'ont peut-être permis de grandir et d'apprécier encore plus la suite. 

 Le dernier film qui me fait penser à cette histoire, c'est "Amour et turbulences"  (Nicolas Bedos, Ludivine Sagnier). Les 2 protagonistes ont vécu une courte et belle histoire mais se sont séparés sur un coup de tête. Ils se retrouvent quelques années plus tard, par hasard, alors qu'elle va se marier avec un banquier par dépit, car c’est un choix sûr financièrement et sentimentalement (pas de mauvaise surprise). Sa mère aurait préféré qu’elle soit avec Nicolas Bedos, un choix moins lisse, plus charmeur etc.
Et bien quand je vois le mari de –M-, je vois ce banquier qui est joué par Arnaud Ducret dans le film : elle a fait le choix sûr, sans surprise, mais plan-plan et gnan gnan. C’est peut-être ça que la mère de –M- a voulu dénoncer par procuration à son mari en m’utilisant : elle aurait préféré que sa fille trouve « mieux » que ce type qui ne fait pas rêver (comme elle l’a fait elle-même en divorçant à 27 ans).

Mais comme je ne suis pas Nicolas Bedos pour autant, je pense que cette note arrive à son terme ;)